vendredi, octobre 19, 2007

hiver 62, la pêche aux mulets

Au cours de l’hiver 1962 une vague de froid envahit toute la France. Des troupes de grives et de vanneaux huppés, fuyant le froid des pays nordiques, s'installèrent dans les bosquets et sur les rivages bigoudens. Les vanneaux, au curieux vol tortueux d'ivrognes en goguette, apprécièrent sans doute les conditions de vie locales, car par la suite ils revinrent tous les ans passer la mauvaise saison sur la côte finistérienne. Au fil du temps certains couples ont fini par se sédentariser et nidifier dans les arrières-dunes de Trégennec. Quant aux grives, elles étaient si perturbées est affaiblies par cette vague inhabituelle de froid qu’on arrivait à les attraper dans les champs en leur plongeant dessus comme des chats. Même pas la peine de les canarder au lance-pierre. Dorées au beurre à la cocotte, plusieurs à la chair étroite mais succulente achevèrent ainsi leur existence dans mon estomac de prédateur impénitent.

Cette année-là, le gel, habituellement anecdotique à Saint-Guénolé, englaça même le port au cœur de cet hiver exceptionnel. Véritable aubaine pour les pêcheurs à la ligne cette froidure ramena à la côte des bancs entiers de mulets désemparés par les températures glaciales de la mer. Nageant en rangs si serrés le long des rochers, qu’il devint possible de les attraper au grappin alors qu’en été il fallait déployer des trésors de finesse pour les pêcher au bouchon dans le port. Tous les jeudis, parfois même le soir après l’école, les devoirs expédiés, je filais vers la grève, la canne à pêche dans une main, le panier d’osier dans l’autre. Avec quelques copains de rencontre, Roger Seven, Jacky Le Brun ou d’autres, je m’installais auprès des pêcheurs déjà à l’œuvre. Dans les eaux glaciales, calmes et transparentes, on voyait passer les bancs de poissons argentés dont les nageoires dorsales frisaient la surface. Pour les attraper il suffisait de lancer suffisamment loin le grappin alourdit d’un plomb et de ramener la ligne en imprimant à la canne des à-coups violents vers l'arrière. En traversant le banc de mulets, les branches de l’hameçon triple s’accrochaient férocement aux flancs des pauvres poissons. Parfois on en prenait trois d’un seul coup qui se débattaient sous la morsure de l’ardillon. Lutte inégale, aucun n’en réchappait. Le froid nous pinçait les doigts et les oreilles, la goutte nous pendait au bout du nez, mais pas question d’abandonner, c’était à qui en pêcherait le plus de ces poissons providentiels. Cette technique aveugle dont la cruauté nous laissait indifférents, permit dans toutes familles du bord de mer, quelques succulentes daubes et grasses fricassées de mulets aux oignons. Le froid perdurant, les poissons argentés commencèrent à s'entre-dévorer, il arriva alors que soient attrapés des mulets dans un état pitoyable, les flans écorchés vifs, la chair à nu. Peu appétissant, ils finissaient pourtant au fond de notre panier. Chez nous, Renée et Nelly rechignaient de plus en plus devant une provende trop coutumière à l'aspect de moins en moins honorable. Tout le long de la plage de Pors-Carn on commença à trouver des dizaines et des dizaines de poissons morts, échoués sur le sable. Ils n’avaient pas résisté à la vague de froid polaire. Un jour où je pêchais au lancer à l'entrée de Poubriel sur ce curieux rocher en forme d’énorme tortue marine, je vis un peau-bleue passer juste au-dessous de moi à la surface des eaux transparentes; il n'était pas très grand ce requin ordinaire, mais quelle émotion! Le carnassier des mers venait sans doute fouiner dans les recoins où s'étaient réfugiées ses proies habituelles. J'éprouvai une telle crainte d'accrocher malencontreusement le mythe avec mon grappin, que je pliai ma canne à pêche et rentrai bredouille à la maison. Quelques jours plus tard, le froid s'atténua et l'hiver familier, humide et doux, reprit sa place; à la maison, les menus redevinrent plus conformes à l'appétence familiale. Moi j'aurais bien continué à manger de ces mulets à la chair grasse et goûteuse mais il fallut se faire une raison, la pêche miraculeuse était bel et bien terminée…

Aucun commentaire: