lundi, octobre 22, 2007

au lycée Laënnec de Pont-l'Abbé

En 1969 fut nommé un nouveau "surge" au lycée de Pont-l’Abbé. "Mauve", c'était son surnom à ce nouveau surveillant général. "Mauve" en raison d'une couperose abondante couleur lie de vin que nous attribuions, sans preuves rigoureuses, à des libations effrénées. Homme grand, épais, à la carrure lourde, c'était un ancien lieutenant-colonel de l'armée qui, dès sa nomination, tenta d'instituer un régime para-militaire au sein de l’internat des garçons. Devant la levée de boucliers chez les grands, ce furent les élèves du premier cycle qui en pâtirent car les autres refusèrent les lits au carré et autres excès de casernement. On n'avait pas fait la foire pour rien en mai 68 quand même !!! A son actif cependant et en dépit de ces relents d'armée, le nouveau surge instaura un foyer socio-éducatif dans le cadre duquel fut mis en place un ciné-club dont il confia l'entière responsabilité à un groupe d'élèves du second cycle. Dans ce groupe nous étions quatre ou cinq (Lili Hélias, Alain Daniel, Roger hélias peut-être, moi-même…) chargés du choix des oeuvres, de la gestion des entrées et de la caisse, de la projection, et même le cas échéant de la réparation des films. Il nous appartenait en toute autonomie de mener à bien l'ensemble de ces tâches. C'était une vraie responsabilité et un réel engagement mais ce n'est que bien plus tard que j'ai compris la dimension éducative de la démarche. Nous eûmes ainsi la chance de voir de fameux chef-d’œuvres du cinéma, dont les grands films d'Eisenstein, "Le Cuirassé Potemkine", "Alexandre Nevski", "Ivan Le terrible". Les copies n’étaient pas de première jeunesse, elles se déchiraient souvent, la bande-son était parfois quasi inaudible, les sous-titres souvent illisibles, mais nous pardonnions volontiers car nous admettions implicitement ne pas pouvoir disposer de la même qualité que dans un vrai cinéma... Pendant les séances dont l’entrée coûtait un franc et qui se déroulaient dans la grande salle des fêtes, nous, les projectionnistes, quittions parfois la cabine du premier étage pour nous aventurer dans le clocher quadrangulaire du lycée d'où l'on dominait d'un point de vue inhabituel, tout l'établissement et le bocage environnant C'est Lili Hélias, toujours entreprenant et audacieux, qui en eut l'idée le premier; sans lui, trop timoré je n'aurais même pas osé l'envisager. Nous accédions à la terrasse supérieure et aux arcades du clocher par une échelle métallique verticale; de là-haut, accroupis derrière le muret de pierres de taille, nous glissions juste le regard avec la délicieuse appréhension de nous faire surprendre par une quelconque autorité déambulant dans la cour. Enfreindre la règle en n'engageant que soi, sans causer de tort a quiconque, quel régal! Le plaisir sans remord ni mortification. La discipline d’alors n’étant pas un vain mot on risquait gros pourtant à se faire prendre ainsi errant dans le beffroi. Ensuite, nous redescendions dare-dare à la cabine en espérant que le projecteur ne soit pas tombé en panne entre temps ou que le film ne se soit bêtement déchiré. Par chance cela n'advint jamais pendant nos absences. Par chance aussi, Mauve n'eut jamais vent de nos excursions illicites. D'ailleurs, c'est ce qui m'ennuie un peu dans cette histoire, non qu’il n’en ait rien su mais que nous l’ayons berné car en somme nous trompions délibérément la confiance d'un homme qui engageait sa propre responsabilité à notre égard.

Cette même année, un centre Leclerc fut aménagé dans un hangar désaffecté à une encablure du lycée. Première grande surface du pays Bigouden, en quelques semaines l’habitude s'instaura dans les familles d'y faire le plein de provisions tous les samedis après-midi. Pour nous les élèves, confrontés pour la première fois à l'irrésistible tentation des rayons en libre-service, le "sport" du jeudi, après le foot, le hand ou l'athlétisme, fut d'aller avant le goûter de l’internat piquer sur les présentoirs alléchants de la grande surface, une tablette de chocolat, un mars, un pochon de bonbecs ou une quelconque confiserie du même tonneau. Las ! Les gérants du magasin dont les rejetons fréquentaient aussi le lycée eurent vent de nos larcins et redoublèrent de vigilance lorsque les grands élèves passaient à la caisse avec, en guise de prétexte, un innocent tube de lait concentré, denrée excessivement douceâtre dont nous raffolions. Vint le jour où je dérobai une tablette de chocolat fourré à la crème de framboise et l'enfouis discrètement dans une des grandes poches de ma blouse grise. Au moment où j'arrive à la caisse, la gérante, d'un geste preste, tâte la-dite poche; terreur d'être découvert, une bouffée de chaleur me monte au visage, je sens presque mes cheveux se dresser sur ma tête; impensable que nos exploits illégaux sortent du clan des pensionnaires. Jamais, au grand jamais les parents ne devaient être mis au courant de nos frasques frauduleuses, bonjour l’engueulade et la roustée ! La gérante a-t-elle cru à un livre? Sans doute; toujours est-il que je suis passé sans encombre en me jurant mordicus de ne plus jamais recommencer. Cela dit j’ai quand même englouti sans remord la délicieuse tablette pour me venger de la frayeur et ne pas laisser perdre une telle provende. Mais j'avais eu chaud aux fesses car le jour-même trois autres élèves du secondaire se firent piquer avec des denrées impayées dans les poches. La gérante du magasin en avertit le lycée. Par chance l'un des trois coupables était neveu du proviseur, celui-là même qui pour cette parentèle « profita » à la fin d’un trimestre de l’expérience d’une « bite au cirage ». La sanction dont on s'attendait à une exemplarité rigoureuse du genre exclusion définitive, fut réduite à trois jours de renvoi. La dissuasion n’étant pas un vain mot, cela suffit pour la plupart d’entre nous à mettre un terme définitif à nos délinquances hebdomadaires.

L'année suivante, vers la fin du troisième trimestre, les pensionnaires garçons du second cycle organisèrent un énorme chahut un vendredi soir dans l’internat du second cycle. Pour quelle raison ? Comme ça sans doute, par cette espèce de lubie collective qui fait naître les plus mémorables fêtes improvisées. Toujours est-il que vers minuit, tous les lits furent virés par les terminales pris d’un soudain caprice de domination, Gérard Quideau, André Trébern et consorts en tête. En moins de dix minutes tout fut chamboulé ; les matelas entassés aux deux portes d'entrée empêchaient quiconque de pénétrer dans le dortoir. Des batailles de polochons se déclenchaient dans tous les boxes, ça braillait, ça riait, ça courait, ça sautait partout ! Homériques, les grands niquedouilles ! Le pion de service, un gars sympa un peu timide à peine plus âgé que nous, pas autoritaire pour deux sous, errait dans les allées, les mains dans les poches, impuissant à remettre de l'ordre dans cette royale java défoulatoire. Une demi-heure plus tard, prévenu sans doute par le pion de l’autre dortoir, le surveillant général, Jeannot Voquer, rampant comme un crocodile par-dessus l'entassement des matelas qui bouchait les deux issues du dortoir, surgit soudain en braillant si fort de sa voix nasillarde que d'un seul coup d'un seul la foire s'interrompit. Chacun fila vers son coin, la queue entre les jambes. Avant que nous nous recouchions il nous imposa comme de juste, de ranger entièrement le dortoir dévasté tandis que notre pauvre pion se faisait sans doute remonter les bretelles pour son laxisme désarmé. La nuit s'acheva dans le calme. Le lendemain matin, à 8h45, le proviseur nous convoqua tous dans la salle des fêtes du lycée. Debout sur l'estrade, flanqué du censeur, la mère Chassain, et des deux surgés, Mauve et Jeannot, il nous engueula copieusement avec des menaces d'exclusion définitive si cela devait se reproduire. Il clôtura sa harangue en déclarant d'une voix énergique "le vieux lion n'est pas mort"... Ce dont nous ne doutions pas, tout farauds que nous fûmes. En guise de sanction, tous les pensionnaires de première et terminale furent collés pour le dimanche suivant. Or ce jour était aussi le jour des championnats de Bretagne d'athlétisme auxquels plusieurs d'entre nous étions qualifiés (Roger Hélias, Guy Le Rhun, Alain Daniel, Lili Hélias peut-être, et moi-même) avec de bonnes chances de victoire dans nos spécialités respectives. Jacky Trébern, notre prof de sports et entraîneur de club, tenta vainement de décaler la sanction. Le "vieux lion" ne se laissa pas fléchir. Il nous fallut accomplir notre pénitence au lieu d'aller nous éclater sur la piste et les sautoirs du stade de Lorient où se déroulait la compétition. Le lundi matin, Ouest-France dans le compte-rendu des championnats de Bretagne, parla de nous et de notre absence pour cause de consigne collective. Cela nous fit sourire mais cette fois-là, je m’en voulu vraiment d'avoir fait l'imbécile et d’avoir ainsi sacrifié l’orgueil individuel à la jouissance collective.

1 commentaire:

Alain B. de Penmarc'h a dit…

Bravo, Henri. Vraiment on se languissait de ne plus te lire depuis quelques temps. Continue, on se régale.