lundi, novembre 06, 2006

La kermesse de l'école

Juillet 1957, j'ai six ans et c'est ma première colo. Le séjour, organisé par l'amicale laïque de Saint-Guénolé, se déroule au Val-D'ajol dans les Vosges. Je ne garde pas d'inquiétude particulière de cette première séparation d'avec la famille. Cette expérience de vie collective me laissera même une telle impression positive que pendant huit années consécutives je partirai tantôt au Thillot, tantôt à Thônes, tantôt à Thollon-les-Mémises, et enfin à Annecy alors que j’avance gaillardement vers mes 14 ans. Tous ces séjours d'été feront de moi à l'entrée de l'adolescence, un vieux routard des colos. Ces expériences de collectivité estivale me donneront plus tard l'envie d'exercer les fonctions de moniteur de centres de vacances. Ce projet se concrétisa en 1968 au centre aéré de Saint-Guénolé où, bien que n’ayant pas encore tout à fait l'âge légal pour encadrer les enfants, je fus recruté par Francis Goannec qui en assurait la direction.
Les premières colonies de vacances furent mises sur pied à Saint-Guénolé en 1947 juste après la guerre; les intentions premières furent à la fois d'ordre pédagogique et sanitaire. Si le dispositif permet de découvrir l'ailleurs, il permet aussi les premières années de son existence de réduire les effets de la pénurie de denrées alimentaires consécutive au conflit mondial tout proche encore. En ce sens il tente de rétablir l'équilibre nutritionnel des enfants compromis par les restrictions alimentaires et la pauvreté récurrente des familles de marins. Il favorise également l'éducation à l'hygiène corporelle ce qui entraînera des évolutions de comportements chez les enfants qu'en retour ils introduiront peut-être dans leur propre milieu social.
Douze ans après la fin de la guerre ces objectifs sont toujours de rigueur bien que l'acuité du problème alimentaire ne soit évidemment plus de mise. En effet, si nos parents et grands-parents évoquent souvent le mauvais souvenir des restrictions alimentaires de l’occupation allemande, je n'ai à aucun moment de mon enfance éprouvé la faim. Sans doute, même si à notre goût le poisson et les pommes de terre reviennent un peu trop souvent dans les assiettes, les repas ne manquent jamais d'être suffisamment copieux.
L'un des motifs premiers invoqués par les parents pour nous inciter à partir en colo est avant tout de l'ordre de la santé: vivre un mois d’été à la montagne serait à coup sûr éviter d'être malade en hiver. Comme si le bon sens d’un tel argument pouvait avoir quelque pertinence pour des enfants nourris d’espoir de découvertes, d’aventures et de liberté ! … Quant à savoir si l'hypothèse d’une meilleure santé se vérifiait ou non par les statistiques des médecins de famille, ça... Au-delà de cette dimension pseudo-médicale, l'idéologie du Front Populaire, imprègne fortement nos propres colos ; il n'est d’ailleurs pas anodin que se soient les instituteurs laïques qui aient largement contribué à leur mise en oeuvre. Bien que les idéologies s'entrechoquent entre congrégations religieuses et mouvements laïques on peut supposer que les influences fondatrices de ces initiatives trouvent aussi leur émergence dans le catholicisme social et le scoutisme. Quoi qu'il en soit, à l'arrière-plan des pratiques, se profile un ensemble de valeurs et de finalités propres à l'Education Populaire: éducation à la collectivité, respect des personnes, enrichissement de l'individu par des apprentissages multiples, découverte d'une région géographiquement et culturellement différente de la nôtre, droit pour tous aux loisirs…
Le financement des ces séjours est en partie assuré par les recettes de la grande kermesse annuelle du mois de juin. Une fête de l'école publique qui mobilise les énergies et les bourses locales, des plus jeunes aux plus vieux, des plus riches aux plus pauvres. Toutes les entreprises artisanales, les conserveries, les commerces, les restaurants, les patrons pêcheurs offrent des lots pour la manifestation. Cela va du thon frais à la boite de sardines à l'huile jusqu'au repas gastronomique chez Dodone qui tient l'hôtel-restaurant de la Mer à la réputation solidement établie, en passant par la bouteille de vin mousseux ou de rouge-qui- tache, le paquet de gaufrettes, le cendrier publicitaire, le vase en pyrex ou le pichet décoré en forme de tête de bigoudène de la faïencerie Henriot. On n’en a que faire alors de ce que la culture bourgeoise, étrangère à notre monde ordinaire, appelle le « bon goût ». De son côté chaque enfant met un point d’honneur à rapporter de chez lui un quelconque lot : conque au beau corail rose ramenée d'un voyage au long cours, malchanceux caïman juvénile empaillé, lui aussi arrivé en pays Bigouden dans les valises d'un marin de commerce, boite de pâté Hénaff ou de petits-pois Larzul, napperon en picot, collier en coquillages patiemment confectionné le jeudi après-midi, ce sont ainsi des centaines de prix numérotés qui achalandent la loterie; le jour de la kermesse toute la salle de classe du cours préparatoire des garçons sera nécessaire à leur exposition. Certains objets, véritables pièces du musée des horreurs, reviennent annuellement alimenter les réserves de la loterie car leurs infortunés gagnants s'en débarrassent d'une kermesse à l'autre... Des jeux et des stands aux épreuves multiples sont installés aux quatre coins de la cour: ici la pêche à la ligne, là le poulou-kozh où l’on dégomme à grand bruit des pyramides de boîtes de conserve, plus loin le jeu de massacre aux marionnettes caricaturales, à côté un aléatoire jeu de dés, sous le portique le lancer de cerceaux sur des bouteilles à demi ensablées… Si l’imagination des responsables de stands ne déborde pas d’inventivité, cela suffit bien à satisfaire tout le monde. Une année, pour sortir de la routine annuelle, Roger Castric, un cordonnier ancien coureur cycliste à la réputation locale bien établie, installa son home-trainer en guise de stand original. J’en connais plus d’un qui se paya un joli gadin en voulant tester l’appareil diabolique sur le vélo de course du champion… On ne gagnait rien d’autre à cette épreuve que des bouteilles de vin rouge (pour lesquelles l’animateur du stand avait, de notoriété publique, une longue chronique amoureuse pleine de rebondissements cocasses), histoire sans doute qu’une fois le pinard avalé, il soit impossible aux gagnants assoiffés de revenir tenter l’exploit.
Avant la kermesse tous les enfants sont invités à défiler sur leurs vélos ornés d’enroulements multicolores et de jolies fleurs en papier crépon. On y a consacré tout le samedi après-midi. Certains perfectionnistes, insatisfaits du seul effet visuel, ont fixé sur la fourche des deux roues des morceaux de carton rigide qui claquent sur les rayons avec un bruit de pétrolette. Escortée par des instituteurs et des parents, la longue cohorte joyeuse qui roule au pas afin de ne pas distancer les petits sur leurs engins à trois roues sillonne les rues de Saint-Guénolé en faisant chanter sans répit les sonnettes stridentes. Plus tard, la virée en vélo achevée, tout le monde se retrouve dans la cour de l’école et c'est la fête qui commence, à peine perturbée certaines années par des crachins laborieux ou des tempêtes furibondes sous lesquelles s'envolent des volutes de musique entourbillonnées de vent! Et peu importe les caprices du ciel les gens vont et viennent, dépensant vaillamment leurs sous dans une atmosphère de sympathie, de convivialité, de bonne humeur générale car la kermesse c'est aussi l’occasion de se retrouver autour d'une "bonne cause" fédératrice. D’emblée les enfants se sont rués sur le stand de la pêche à la ligne où, armé d’un bâton auquel est nouée une ficelle munie d’un morceau de fil de fer tordu, chacun est certain de ne pas repartir les mains vides car il attrapera sans coup férir un gros paquet de papier journal fermé par une ficelle de raphia. A l’intérieur, des carambars, des sucres d’orge, un morceau de nougat peut-être et plein de petits bidules charmants et inutiles comme le sont les trésors des enfants. Sur la grande estrade dressée devant la classe de monsieur Corcuff, les animateurs de la loterie, Nana Camus en tête, écoulent pour un franc pièce leurs petits billets serrés dans une fine bague de papier. Lequel donc dissimule le numéro mystérieux, celui du gros lot, promesse d’un plantureux panier garni décoré regorgeant de produits gourmands, pâté truffé, conserve de langue de bœuf sauce madère, ananas en boîte, vin millésimé ? … Encore est-il bon de savoir que le billet miraculeux ne sera mis en vente que vers la fin de la kermesse. Il convient d’entretenir les convoitises pour attirer les amateurs de chance autour de la grande estrade. Tous les ans, un homme simplet, timide et souriant, gagne des quantités de lots comme si, contrepoint de son innocence, il était miraculeusement bardé d’une fortune insolente. Clou de la journée, en milieu d'après-midi les élèves du primaire, short noir et tricot jaune vif pour les garçons, jupette blanche pour les filles, ornés pour les uns et les autres d’un écusson rayé, font une démonstration de landit sous la houlette énergique de Pierre Signor. Heure de gloire des enfants, d'un bout à l'autre de la cour chacun s'y croit et se sent pousser des ailes de mirliflore au son de l'entraînante musique de Monsieur Bizet s'il vous plait, la fameuse farandole de l’Arlésienne crachouillée par les haut-parleurs municipaux. "De bon matin, j'ai rencontré le train, tralala la la...". Plein de bonne volonté, on saute en chœur, mains sur les hanches on tourne à droite puis à gauche, bras levés on tape vaillamment du pied avant de changer de côté... Une planche oblique ici, un équilibre instable plus loin, parfois la place manque et les bouts de colonne finissent dans le mur ou piétinent les parterres de fleurs qui ornent les appartements de fonction des instituteurs. Une bonne occasion de se chamailler avec le voisin de rangée, "pousse-toi, quoi !","non, c'est ma place" sans que le maître qui mène la danse puisse intervenir. Pas question de perturber la bonne ordonnance du spectacle. Les parents, bon public, applaudissent à tout rompre. Quand arrive l'heure du merenn-vihan, les familles se retrouvent dans la cantine aménagée en salon de thé rustique. Entre les longues tables garnies de nappes blanches en papier circulent des bigoudènes en tablier brodé, dont la si aimable Tante Lili, l’épouse de notre grand-oncle Thomas Donnard qui à cette époque est encore le maire communiste de Penmarc’h. Surmontées de leur plus belle coiffe de dentelle, elles servent avec affabilité force café, thé, chocolat, crêpes, gâteau-four, choux à la crème gonflés de douceur, pommés croustillants et autre mille-feuilles savoureux. Une buvette sur tréteaux installée sous le préau à proximité des cabinets malodorants pourvoit les hommes, sans fantaisies superflues, en vin rouge, vin blanc ou bière. Limonade, grenadine ou sirop à la menthe, pschitt orange ou citron pour les enfants ; l’exotique coca-cola n’est pour lors pas encore entré dans les mœurs locales. En fin d'après-midi, les stands à court de lots et de chalands ferment boutique les uns après les autres. La cour de l’école se vide peu à peu. Le porte-monnaie à sec mais satisfait de cette plaisante journée, on rentre chez soi la bouteille de mousseux sous le bras et la boîte de sardines à l’huile au fond de la poche. Seuls restent les volontaires ayant participé à l'organisation et facilité le bon déroulement de la kermesse. Après avoir rangé dans l'école tout ce qui peut l'être sans main-d’œuvre communale, les bénévoles se retrouvent dans une salle de la cantine pour un casse-croûte géant, charcuterie, fromage, gâteau breton à volonté suivi d’une petite soirée dansante "entre soi". C'est un de ces moments forts qui permettent aux adhérents actifs de l'amicale laïque de sentir leur cohésion s'être renforcée autour d'un projet abouti. Projet dont il ne reste plus qu'à évaluer les résultats concrets en liasses de billets de banque épinglés et en rouleaux de pièces soigneusement rangés dans une vieille boîte à gâteaux en fer blanc. La recette finale, toujours largement bénéficiaire, permettra de définir des tarifs de colo en fonctions des revenus familiaux et d'aider ainsi les familles modestes à envoyer leurs enfants en vacances. Sans cette aide conséquente aurions-nous jamais pu en notre enfance séjourner à la montagne pendant un mois d’été complet ?
Le lendemain matin, heureuse conséquence de la fête, nous gagnons une demi-journée de liberté car sous la houlette des ouvriers municipaux doivent être enlevées les guirlandes multicolores dépenaillées, rangées les salles de classe, nettoyée la cour, démontée la grande estrade et les haut-parleurs pour qu'ainsi les deux écoles retrouvent leur stricte ordonnance habituelle et que reprennent les leçons quotidiennes.


Le CM2 de Pierre Signor en tenue de landit (année scolaire 1960/1961)

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