lundi, novembre 27, 2006

En colo au Thillot (Vosges)

Le Thillot été 1959. Depuis plusieurs jours une chaleur étouffante s'est installée dans les vallées vosgiennes. Nous sommes partis en tout début d’après-midi à la piscine d’une bourgade voisine, distante d’une dizaine de kilomètres de la colo. Pour la plupart d'entre nous c'est bel et bien la première fois que nous mettons les pieds dans l'enceinte d'un tel établissement. Je suis stupéfait de ces murs carrelés de faïence claire, admiratif de ces pelouses tondues de près qui bordent les deux bassins, épaté par cette eau si propre, si bleue, si limpide, si attirante. A peine le maillot sur les fesses, nous plongeons dans le grand bain ; cris, empoignades, rires effrénés, joie délirante sous un soleil radieux et dans une eau si tiède que jamais l'océan breton ne nous en offrirait une pareille.
Pourtant, vers le milieu de l’après-midi, le ciel s'est empli tout au loin là-bas au-dessus des montagnes de cumulus gargantuesques un peu inquiétants. Lentement ils se gonflent, se rapprochent, s’obscurcissent, nous entendons déjà les grondements lointains du tonnerre. Cela ne nous empêche pas de rester dans l’eau jusqu'aux premières grosses gouttes de pluie tiède qui se mettent à tomber alors que le soleil vient à peine de disparaître. Les moniteurs, presque aussi surpris que nous de ce brusque changement de temps, battent le rappel, exhortant les récalcitrants à se changer rapidement car d’un seul coup le ciel s’est assombri au-dessus de la piscine. Le chemin est long avant de regagner la colo, pas question de traîner sur place. Or, à peine avons-nous entrepris le retour qu'un orage terrifiant nous surprend sur la route et s'abat sur nos têtes apeurées. Serviettes en guise de capuche, c'est la débâcle. Les moniteurs tentent de maintenir cohésion et discipline dans la cohue des enfants saucés par le déluge, terrorisés par les éclairs et les déflagrations diaboliques. Nous faisons le gros dos sous l'averse, l'eau nous ruisselle dans le cou, nous dégoulinons des pieds à la tête. Voilà la grêle qui se met de la partie et nous pique cruellement les jambes et les bras nus. Nos socquettes détrempées pendouillent sur nos baskets qui clapotent dans la gadouille du bas-côté de la route étroite. D’aucuns, tout farauds, s’en amusent, d’autres pleurnichent en appelant leur mère. Vaillamment, Pierre Signor, le directeur, prend alors la résolution de faire des allers-retours pour ramener les plus petits, quatre par quatre, dans la carriole grise attelée à son grand vélo noir. Lorsqu'en fin d'après-midi tout le monde fut enfin à l'abri, douché, séché, changé, un délicieux chocolat chaud providentiel nous fut servi dans le réfectoire par les cuisinières attentionnées.
Le lendemain il plut pendant des heures et des heures. Sans retenue, le ciel nous pissait sur la tête. Puis les nuées grises qui s'accrochaient depuis la veille aux flans boisés de la montagne se sont effilochées et le déluge s'est enfin interrompu. Nous sommes enfermées dans les bâtiments depuis le matin. Toute la journée, les moniteurs qui se sont échinés à nous offrir à l’intérieur de l’école des chants, des histoires, des activités manuelles, profitent de l'éclaircie de fin d'après-midi pour nous faire prendre l'air et dissoudre l’énervement électrique qui nous habite. Dans la cour, auprès du préau, une grande flaque de plusieurs mètres de long s'est formée dans un creux de la terre battue. Pendant que les filles font des rondes en chantant joliment, nous les garçons, chaussés de nos bottes évasées en caoutchouc marron, barbotons joyeusement dans la mare providentielle. Quelques cailloux disposés en arc de cercle forment un port minuscule. A l'aide de notre canif nous fabriquons des petits bateaux en bois ou en écorce qui vogueront presque aussi bien que ceux de nos pères. Un rameau de tilleul coupé en deux dans le sens de la longueur, savamment taillé puis évidé et apparaît dans nos mains habiles une pirogue miniature qui permet tous les voyages aventureux. Un petit bout d'ardoise en guise de quille, une brindille en guise de mât, une feuille découpée en guise de voile transforment l'esquif en une goélette corsaire dont nous voilà capitaine, écumeur des mers lointaines patouillant dans la gadouille. Que d'efforts accomplissent parfois les adultes pour distraire les enfants alors qu'il leur faut si peu de choses pour créer un monde imaginaire tellement dense qu'ils s’évadent en un l’instant de la réalité ! Le soleil revint bientôt et de la flaque ne resta plus qu’un peu de boue vite séchée par la chaleur de l’été.



une équipe de filles avec sa monitrice. Au centre de la photo, Nelly, ma soeur vêtue d'un pull jacquart.

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