lundi, novembre 13, 2006

En CE2 à l'école de Saint-Guénolé

En CE2 nous glissâmes sous la douce férule de madame Dréan, épouse du directeur, seule institutrice de l’école des garçons. Nous appréciions tous sa gentillesse ; moi je me serais mis à quatre pattes dans la boue pour la satisfaire tant je l’aimais bien. Et pourtant, je me rendis « innocemment » coupable d’un vol à son encontre : un jour, en fin d’après-midi nous faisons du dessin histoire de terminer tranquillement la longue journée de classe. Nos œuvres strictement figuratives sont avant tout marines : les bateaux, le phare, la digue, les poissons, les rochers, les goélands, le soleil, les nuages… Imprégnés par l’océan familier et la vie du port nous se sortons jamais vraiment du sujet. Roger Seven qui est particulièrement doué en la matière, n’est pas avare de son talent et se laisse copier sans réticence. Il nous dévoile même quelques ficelles artistiques qu’il a découvertes tout seul. Tandis que les crayons de couleurs s’activent, la maîtresse circule entre les rangs pour nous conseiller sur telle perspective ou rectifier un coup de crayon trop malhabile. Or, après qu’elle fut passée me voir, Jacky Le Brun, le joyeux voisin avec qui je partage le pupitre double, me fait remarquer, abandonnée entre nous deux, une jolie gomme blanche, entière et pas encore grignotée aux quatre coins comme le sont les nôtres. Stupide, ne comprenant pas d’où vient cette chose si appétissante miraculeusement tombée du ciel, à voix basse je demande à Jacky à qui elle appartient. Le regard éclairé d’une fausse candeur, il me répond par une moue des lèvres en haussant les épaules pour me faire comprendre qu’il n’en sait rien. L’occasion faisant le larron, de convoitise je m’empare de l’objet et le dissimule prestement dans mon plumier. Las, un peu plus tard la maîtresse s’aperçoit qu’elle a oublié sa « gomme à crayon » quelque part dans la classe. Ne la retrouvant pas elle demande d'une voix ferme quel est l’élève qui l’a « empruntée ». Personne ne répondit et Jacky, pas si innocent que ça, sut aussi tenir sa langue. Moi, comprenant soudain d’où vient l’objet que j’ai subtilisé, je dois rougir jusqu’à la racine des cheveux car elle me regarde intensément pendant quelques secondes. Paralysé de honte, je ne pus avouer mon forfait tant j’éprouvais de confusion d’avoir osé voler la maîtresse. Un fervent catholique qui aurait glaviotté par inadvertance dans le bénitier n’en eût pas éprouvé autant d’embarras. Eut-elle un doute sur ma culpabilité ? Craignit-elle une injustice en m’accusant à tort ? Je n’en sais rien ; toujours est-il qu’après m’avoir regardé, elle se contenta de nous faire une courte leçon de morale ; j’en fus quitte pour digérer mon indignité en me jurant de ne plus jamais me laisser piéger par mon indécrottable naïveté. Cela n’empêcha pas, rongée petit à petit comme toutes ses congénères, que la pauvre et tendre gomme blanche de la maîtresse finit peu à peu son existence au fond de mon estomac.

A quelques temps de là, après le dîner (le repas de midi pour nous les bretons et non celui du soir comme pour les parisiens), je suis allé vadrouiller avec les copains du côté du loc'h derrière le grand hangar noir en bois de la gare désaffectée, ancien terminus du « train birinic » dont la ligne n’existe plus que par des rails envahis d’herbe folle mais que nos parents disent avoir souvent emprunté dans leur jeunesse pour aller jusqu’à Pont-L’Abbé. Nous ne sommes pas loin de l'école et au premier coup de sifflet du directeur nous aurons tôt fait de galoper jusqu'à la cour pour nous ranger devant les classes. Dans la mystérieuse roselière fangeuse, des canaux étroits évacuent le trop plein d’eau du marécage vers la mer. Sur la rive de l’un d’eux, des garçons du CM2 m’appellent et m’invitent à les rejoindre sur l’autre bord. Flatté de cette amicale attention que me portent les grands, je m’élance d’un bel élan par-dessus l’étroit chenal comme un innocent. Flatch ! Ce n’était qu’un piège sournois ! Sur l’autre rive que je croyais de terre ferme, je m’enfonce jusqu’aux genoux dans une épaisse vase noire. Explosion de rires et moqueries d’un côté, larmes de l’autre. Impossible d’aller en classe avec des chaussures gadouillantes et un pantalon botté de vase puante. Je ne me vois pas non plus revenir à la maison en courant jusqu’au Viben où je me ferais en plus, comme de juste, secouer les puces par ma mère que mes innombrables bêtises n’amusent guère. Heureusement que mon parrain, Baptiste Camus, n’habite pas loin. En compagnie de mon cousin Jean-Yves qui a deux ans de plus que moi, je suis allé chez lui. C’est sa mère, ma tante Isabelle, qui m’a accueilli gentiment et minimisé la mésaventure. Après m’avoir lavé les pieds et les jambes, elle m’a prêté des vêtements à Jean-Yves pour que je puisse aller en classe sans me faire punir par la maîtresse. Ouf ! Sauvé ! En retournant à l’école, où je suis heureusement arrivé à l’heure, je me suis juré qu’on ne m’y prendrait plus. Las ! La naïveté ne se combat pas seulement par de bonnes résolutions…


Le CE2 de madame Dréan. Année scolaire 1958/1959

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