lundi, avril 03, 2006

Une enfance à Saint-Guénolé: la pêche aux goldiches

En été, chaque jour ou presque les jeunes garçons du quartier s'en allaient à la grève du Stouic, chaussés des communes sandales en plastique translucide, pêcher les goldiches et les lontrecks (les blennnies et les gobies) pour les revendre chez Gouzien, un petit magasin de marée qui les expédiaient sur Marseille où ces poissons étaient, parait-il, appréciés par les amateurs de bouillabaisse. Pour nous qui n'en mangions jamais et n'en aurions pour rien au monde ingurgité, les goldiches à la peau lisse de grenouille étaient presque assimilés à une nourriture toxique, et il fallait être, soit un exotique Marseillais, soit un véritable aventurier pour oser en manger... Une fois pourtant j'ai goûté à un gros lontreck frit à la poêle; il fut, ma foi, tout à fait honorable accompagné de patates cuites à l'eau. Comme quoi, il suffit de quelques expériences pour changer d’opinion… Du côté du Lion, un long rocher en forme d’immense fauve allongé, les pêches les plus fructueuses se faisaient dans les deux heures précédant la marée haute, ou dans les profonds trous d’eau libérés à marée basse au bas de l’estran en période de vives-eaux. Pour attraper ces poissons d'une quinzaine de centimètres de long doués d'un certain mimétisme, il suffisait d'un seul hameçon au bout d'un morceau de crin lesté d'un bout de plomb discrètement subtilisé au port sur un bolinche. La ligne rudimentaire enroulée autour d'un morceau de liège ne quittait pas la poche de notre short de tout l’été. L'appât réservé aux goldiches était ordinairement constitué d'une birinic dont on brisait la dure coquille conique à l’aide d’un galet puis que l'on découpait à la bonne taille d'un coup de dent. Pas la peine de se fouler, on en trouvait partout des birinics. Les gros bigorneaux faisaient aussi l’affaire. Une fois appâtée, la ligne était plongée dans un trou d'eau entre deux anfractuosités de rocher. Le fil sur l'index, on attendait patiemment la touche électrique précédée de vibrations légères. Ni finesse ni fantaisie des pêcheurs de rivière, à la moindre touche franche on ferrait violemment d’un coup de poignet vers le haut ; la ligne sifflait parfois au-dessus de nos têtes lorsque le poisson ne s’était pas fait attraper ; il fallait faire attention à ne pas prendre l'hameçon dans le nez ou à ne pas éborgner au plomb son voisin de rocher. Quelques garçons se révélaient plus habiles que d’autres sans que l’on discernât de raison objective à ce talent. Mêmes lignes, mêmes trous d’eau, mêmes appâts et pourtant ces stupides poissons se laissaient prendre plus facilement par certains que par d’autres comme s’ils avaient leur petite préférence, leur petits chouchous ! Jacques Le Brun dit « P’tit Jacques » faisait partie de cette élite des pêcheurs de goldiches, qualité qui pour nous aurait presque mérité une médaille. A chacun ses honneurs ! A la grève du Stouic, tous les trous ne se valaient pas, loin s'en faut. Dans certains, la pêche était assurée quasi quotidiennement ; dans d'autres il ne valait même pas la peine de tenter quoi que ce soit si ce n’est y laisser traîner en dilettante quelques instants son appât pour vérifier l’absence effective de proie. Sans doute en raison d'une habitude de fréquentation des mêmes cachettes, ces poissons bruns, vifs et voraces, à la peau glissante couverte d'un léger mucus, les pêchait-on presque toujours aux mêmes endroits. Pas un seul trou, pas un seul bon coin ne nous étaient inconnus entre Poulbriel et le Viben. Parfois nous nous faisions mordre les doigts par les goldiches en leur décrochant l'hameçon car ces diables se défendaient vigoureusement. Difficile de leur faire lâcher prise quand ils attrapaient un bout de chair entre leurs dents acérées. Le maladroit qui se faisait pincer braillait en secouant la main de douleur et de honte. Aussi lorsque l’un d’entre eux se montrait trop peu coopératif, il était impitoyablement "sclappé" contre les rochers afin de calmer définitivement son ardeur à vivre. Dans ce monde de marins pêcheurs, les poissons n'étaient guère que des « choses »; leur souffrance nous était inaccessible. Avec la cruauté propre à l'enfance nous leurs faisions parfois subir quelque nouvelle expérience, allant jusqu'à les relâcher dans les carrières d'eau douce pour voir s'ils survivraient dans un autre milieu que leur habitat d'origine. Le test ne donna jamais de résultats satisfaisants et nos tentatives ne contribuèrent pas à favoriser l’évolution biologique de la faune halieutique du Cap Caval... Lorsque la mer commençait à descendre, les goldiches partaient avec le reflux ou se planquaient sous les rochers; ils ne mordraient plus à l'hameçon. On récupérait alors leurs malheureux congénères qui patientaient plus haut dans une flaque à l'abri du ressac. Les plus méticuleux d'entre-nous les enfilaient sur un bout de ficelle par la bouche et les ouies, sinon on les fourrait tout simplement dans un vieux pot de peinture trouvé sur la grève avant que de se rendre en petit groupe jusqu'au port. C'est chez Gouzien, un modeste magasin de marée que constituait l'arrière boutique d'un bistrot, que notre pêche était achetée à prix constant après avoir été soigneusement pesée sur une grosse balance professionnelle. Des petits malins amélioraient, paraît-­il, leurs ressources par des morceaux de plombs glissés dans l’œsophage des poissons... Amateurs de bouillabaisse si vos parents souffrirent de saturnisme vous savez à présent de quel côté tourner vos regards vengeurs... Cependant le cours du goldiche ne fluctuait pas comme celui de la langoustine, du merlu ou du thon. Il est vrai que nos captures ne risquaient pas de bouleverser le marché du poisson. Quelques centaines de grammes, au mieux un kilo ou un kilo-cinq de prises, et c'était déjà Byzance. Après la vente, la recette était partagée entre tous les membres de la bande. Ce n'était que très rarement une vente individualisée car le groupe reproduisait inconsciemment le schéma des équipages de marins avec des revenus partagés en fonction du statut de chaque pêcheur; les plus petits faisant figure de mousses tandis que les grands endossaient le rôle de patron. Ceux-ci se devaient toutefois d'appliquer un minimum de justice et de démocratie: nul n'était exclu du partage, quelles que fussent ses compétences ou sa chance. Curieusement, comme les marins, nous consacrions d'emblée une partie de la recette à l'achat du crin et des hameçons; le reste de la somme passait dans les confiseries fines offertes à notre convoitise sur le présentoir des bistrots du port: indétrônables carambars, chewing-gums gagnants vert pâle, coques-liches râpeuses rouges ou jaunes, délicieux serpents en guimauve, gros malabars roses... Comptes d'apothicaires, c'était néanmoins un apprentissage mimétique de l'économie maritime car notre système reproduisait fidèlement le schéma professionnel: tant selon le statut, tant pour le matériel, tant pour l'estomac.

Les filles, quant à elles, étaient exclues, pour la plupart, de ces pratiques. Seules quelques délurées ou "garçons manqués" s'y risquaient. Par contre était loisible à la gent féminine enfantine, en sus du picot pour les plus habiles et les plus grandes, de confectionner avec les coquillages du cru, colliers, bracelets, ou scènes de genre revendus dans les boutiques de souvenirs locaux. Concurrence sauvage aux commerçants patentés, les plus entreprenantes des demoiselles installaient elles-mêmes un séduisant éventaire devant leur porte pour écouler directement leur production aux touristes de passage. Certaines sont devenues des semi-professionnelles de cet artisanat et sévissent encore ici et là, notamment au pied du phare d'Eckmühl, la Mecque des bigorneaux. L'avènement de la super-glue permet aujourd'hui des assemblages audacieux dont il nous faut supposer qu'un jour ils surpasseront les inventions surréalistes les plus intrépides... En ces temps héroïques, il aurait été déshonorant pour les garçons de participer à cette économie opportuniste, bien qu'elle fût largement plus lucrative que nos épisodiques et aléatoires ventes de goldiches. Parfois avec nos sœurs, nous condescendions à participer à la collecte de matière première dans les sables coquilliers du Viben, de la Joie ou du Steir, mais pas plus. D'ailleurs, mieux que des paluches des garçons, il fallait des mains délicates de fille pour percer les bigorneaux d'un petit coup de pointe sans éclater la coquille ou pour assembler artistiquement les différents coquillages à la colle scotch... Combien de ces chefs-d’œuvre de l'art populaire que Malraux soi-même n'aurait pu dénier, merveilles réalisées en patelles solides, en longs couteaux bleutés, en turritelles fines, en palourdes striées et en « petits cochons » (les minuscules porcelaines locales), trônent encore sur les guéridons parisiens ou les tablettes de cheminée bourguignonnes? Dans quelques dizaines d’années on les retrouvera peut-être exposés en bonne place dans quelque musée consacré à la décadence de la celtitude...


les enfants pêchant les "mordoussecs" à Esquibien (c'est ainsi que l'on nomme les goldiches dans le Cap Sizun)


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